Oubliez les clichés sur la pop aseptisée : chez The Weeknd, chaque parole semble lancer un défi au ciel autant qu’à la morale. L’allure sombre, les textes équivoques, la voix qui porte plus loin que les refrains calibrés,le chanteur canadien-ethiopien, Abel Makkonen Tesfaye de son vrai nom, est devenu bien plus qu’une icône de la scène R&B. Derrière les tubes, un spectre plane : la spiritualité, omniprésente, jamais tout à fait clarifiée. Certains y voient une rébellion, d’autres une quête, mais nul ne sort indemne de ce voyage entre lumière et ténèbres.
The Weeknd et ses racines orthodoxes éthiopiennes
Le parcours d’Abel Tesfaye commence loin des projecteurs, dans les quartiers de Toronto. Ses parents, arrivés d’Éthiopie dans les années 80, l’élèvent dans la communauté orthodoxe éthiopienne. Après la séparation, c’est sa grand-mère qui prend le relais, l’entraînant chaque semaine à l’église. Les rituels, les chants, la langue amharique : tout cela imprime sa mémoire d’enfant.
Plus tard, la vie et la musique l’éloignent de la pratique religieuse stricte. Pourtant, en 2016, il marque un retour symbolique en offrant 50 000 dollars à l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo St. Mary de Toronto. Le père Misale Engida, figure centrale de la paroisse, se souvient de l’enfant discret qui assistait aux messes, main dans la main avec sa grand-mère. Ce geste, discret mais fort, révèle une fidélité inattendue à ses origines.
Les fans décryptent les allusions spirituelles dans ses chansons
On ne compte plus les analyses de paroles et les forums où les fans scrutent la moindre rime, cherchant la trace d’une spiritualité cachée. La discographie de The Weeknd regorge de références à l’errance, à la chute, à la recherche d’un sens au milieu du chaos, de la dépendance et de la perte. Les notions d’ombre et de lumière s’opposent sans relâche, dessinant une cartographie intérieure tourmentée.
L’artiste lui-même assume cette tension. Lors d’un entretien avec Zane Lowe, il confie aimer construire ses albums comme une traversée : le public est invité à descendre dans les ténèbres avant d’atteindre, en toute fin, une forme de rédemption. « C’est bien d’avoir des ténèbres, parce que lorsque la lumière arrive, c’est beaucoup mieux, je me sens », lâche-t-il. Ce contraste irrigue aussi bien ses textes que ses clips.
Un rapport à la spiritualité sans étiquette
Interrogé sur la religion, The Weeknd ne se laisse jamais enfermer dans une case. En 2020, à propos de l’album « After Hours », il explique à Variety que « Faith » n’a jamais été pensée comme un hymne religieux. Pour lui, la foi, c’est avant tout l’idée que « tout est un test ». Lorsqu’on lui demande s’il suit une religion précise, il répond simplement : « Je ne sais pas. » Les croix sur ses pochettes ? Elles symbolisent la renaissance, pas une adhésion à un dogme.
Pour mieux cerner sa vision, il faut se tourner vers une interview accordée à Zane Lowe en 2016. Ce jour-là, The Weeknd se livre davantage sur ses convictions : il évoque la spiritualité, le destin, la possibilité qu’une puissance supérieure guide son chemin. À la question « Est-ce que tout arrive pour une raison ? », il admet que cette idée lui semblait étrangère autrefois. Mais depuis que le succès s’est invité dans sa vie, il perçoit « un être supérieur » à l’œuvre.
Quand Lowe lui demande frontalement s’il est croyant, la réponse fuse : « J’y suis. Je suis définitivement spirituel maintenant. J’étais athée à part entière. Beaucoup de gens ne le font pas. Respectez les athées, vous savez, mais j’ai l’impression que beaucoup de gens le deviennent parce que la vie est s*elle et c’est comme, il n’y a aucun moyen qu’il y ait un Dieu et que cela se produise. »
La trajectoire personnelle de The Weeknd illustre ce glissement progressif : du scepticisme à la croyance en quelque chose de plus vaste, d’une vision pessimiste à l’idée d’un chemin tracé, même dans l’adversité. Il confie avoir eu le sentiment que les épreuves traversées n’étaient pas de simples accidents, mais des passages obligés, nécessaires à sa transformation.
Chez The Weeknd, la spiritualité ne s’affiche pas en bandoulière. Elle se devine, se murmure, s’insinue dans les creux de ses chansons et les gestes de sa vie publique. Certains y voient une contradiction, d’autres une sincérité nue. Mais à chaque nouvelle sortie, la même question s’impose : et si la lumière, chez lui, naissait précisément de cette obscurité qu’il côtoie sans jamais s’y perdre ?



